S'orienter en jour blanc : techniques de navigation sans visibilité

Mai 2021, glacier de Gébroulaz : la purée de pois
Nous sommes mi-mai 2021, en pleine sortie de confinement. Avec le groupe du cycle initiation du club alpin, nous organisons un week-end de rattrapage à Val Thorens. Le raid prévu au refuge de la Femma a été annulé, la forme physique est celle d'une sortie de confinement, mais la motivation est intacte.
Le samedi, super atelier mouflage et sécurité sur glacier. Le dimanche, nous attaquons le Dôme de Polset, un classique du coin à 3 501 m. La montée se passe bien, le moral est au beau fixe.
Et puis tout bascule.
Au moment de redescendre vers le col de Gébroulaz, un brouillard dense s'installe sur le glacier. En quelques minutes : purée de pois totale. Le ciel et la neige se confondent, plus aucun relief, plus aucun repère. Nous devons retrouver le col pour sortir du glacier — et le rater, sur un terrain crevassé, n'est pas une option.
C'est à ce moment que les heures passées en formation Cartographie et Orientation (CO2) de la FFCAM prennent tout leur sens. On sort la carte, la boussole, on calcule l'azimut vers le col. Et on met en œuvre la visée/contre-visée : un membre du groupe part dans la direction indiquée jusqu'à la limite de visibilité, on vérifie l'azimut depuis le point de départ, on le corrige si nécessaire, puis le groupe le rejoint. On recommence.
Quatre ou cinq itérations plus tard, nous sortons du glacier, retrouvons le col, et enchaînons sur une descente en neige fraîche, typique de cet étrange et dangereux mois de mai 2021.
Sans cette technique, nous aurions pu errer des heures sur le glacier, avec tout ce que ça implique : crevasses, fatigue, hypothermie, nuit qui tombe.
Les techniques d'orientation ne sont pas un bonus théorique. C'est une compétence de survie.
Cet article ne remplace pas une formation
Les techniques décrites ici peuvent sembler simples sur le papier. En conditions réelles (stress, froid, visibilité nulle, fatigue), leur mise en œuvre exige un entraînement pratique rigoureux. Une erreur d'orientation en montagne peut être fatale : chute en crevasse, dévissage, engagement dans une zone avalancheuse.
Formez-vous avant de vous retrouver dans la situation où vous en avez besoin.
Les clubs FFCAM proposent des formations Cartographie et Orientation (CO1 et CO2), encadrées par des bénévoles expérimentés, qui combinent théorie et pratique terrain. C'est accessible, concret, et ça peut vous sauver la vie.
Le jour blanc : pourquoi c'est si piégeux
Un jour blanc (whiteout), c'est quand le brouillard, les nuages bas ou la neige suppriment tout contraste visuel. Le ciel et le sol fusionnent en une masse blanche uniforme. Et avec eux disparaissent tous vos repères.
Ce qui le rend redoutable :
- Plus de relief : impossible de distinguer un creux d'une bosse, un replat d'une pente. On peut marcher droit vers une corniche ou une rupture de pente sans s'en rendre compte.
- Plus de distances : un rocher à 20 m semble être à 200 m, et inversement.
- Plus de direction : sans repère fixe, le corps dévie naturellement. On tourne en rond sans le savoir — c'est documenté, ce n'est pas un mythe.
- Plus de haut ni de bas : dans les cas extrêmes, on ne sait même plus si on monte ou si on descend.
Le piège classique en splitboard et ski de rando : partir par beau temps, atteindre le sommet, et se retrouver dans le brouillard au moment de redescendre. C'est d'autant plus fréquent en altitude (au-dessus de 2 500 m on entre facilement dans la couche nuageuse), sur les glaciers (aucune végétation, relief uniforme) et au printemps (conditions instables, nuages qui montent vite).
Le matériel : toujours dans le sac
Pas uniquement quand la météo est incertaine. Toujours.
- Boussole à plaquette (Silva, Suunto) avec cadran mobile et flèche de visée. Pas de batterie, pas de signal, ça marche tout le temps. Pensez à connaître la déclinaison magnétique de votre zone : dans les Alpes françaises, elle est d'environ 2° à 3° Est en 2026, négligeable sur les courtes distances d'une visée/contre-visée, mais à prendre en compte sur un azimut de plusieurs kilomètres.
- GPS (montre, téléphone ou appareil dédié) avec la trace chargée et les waypoints critiques marqués.
- Altimètre (montre ou GPS), étalonné au départ sur un point d'altitude connue, recalé régulièrement.
- Batterie externe USB au fond du sac, dans une poche intérieure pour la protéger du froid. C'est un élément de survie à part entière : le jour où votre téléphone ou votre GPS tombe à 5% de batterie en plein brouillard, c'est ce petit bloc qui fait la différence.
GPS et boussole : complémentaires, pas interchangeables
Le GPS dit où vous êtes. La boussole dit dans quelle direction aller. Le GPS ne donne pas de cap fiable à faible vitesse, ce qui est justement le cas quand on tâtonne dans le brouillard. La boussole indique le nord magnétique instantanément, sans signal satellite, sans batterie.
La bonne pratique : les deux ensemble. Le GPS pour la position, la boussole pour le cap.
La galère spécifique du splitboard
Autant le dire clairement : naviguer en jour blanc est pénible pour tout le monde, mais en snowboard, c'est un calvaire. Un skieur peut progresser à très faible vitesse, s'arrêter à volonté, repartir sans effort. En snowboard, chaque arrêt signifie se relever, relancer, retrouver un minimum de vitesse pour garder le contrôle. Sur un terrain plat ou en faible pente, c'est épuisant.
Et c'est justement ce que demandent les techniques d'orientation en jour blanc : avancer lentement, s'arrêter souvent, vérifier le cap, repartir. Répéter. Sur un glacier en pente douce, en visibilité nulle, avec un sac sur le dos.
Concrètement, ça veut dire qu'en splitboard il faut parfois garder les peaux plus longtemps que ce qu'on ferait en temps normal, même en descente légère, pour pouvoir progresser de manière contrôlée sans se battre avec la planche. Si la pente le permet, on peut même descendre en mode ski, split ouvert avec les peaux : on glisse doucement, on s'arrête quand on veut, on repart sans effort. C'est contre-intuitif (on a hâte de rider), mais c'est bien plus efficace et moins épuisant que d'enchaîner les départs arrêtés dans 10 cm de poudre sur du plat.
Les techniques de navigation en jour blanc
Quatre techniques spécifiques au jour blanc, par ordre de priorité sur le terrain.
La visée / contre-visée
C'est la technique du jour blanc. Celle qui nous a sortis du glacier de Gébroulaz, et probablement la plus importante à maîtriser.
Le problème : sans repère visuel, le corps humain ne marche pas droit. On dévie, on s'en rend pas compte, on accumule l'erreur. Sur un glacier crevassé, ça peut finir très mal.
La solution : utiliser un membre du groupe comme repère mobile.
Comment ça marche :
- Calculer l'azimut vers le prochain point de passage sur la carte : poser le bord long de la boussole entre les deux points (flèche de direction vers la destination), tourner le cadran jusqu'à aligner ses lignes avec les méridiens de la carte (N du cadran vers le nord de la carte), puis lire l'azimut au repère. Sur le terrain, tenir la boussole à plat et tourner sur soi jusqu'à ce que l'aiguille s'aligne avec le N du cadran : la flèche de direction pointe vers la destination.
- Envoyer un éclaireur dans la direction indiquée par la boussole. Il avance en ligne droite jusqu'à la limite de visibilité (10, 20, 50 mètres selon les conditions).
- Contre-visée : depuis le point de départ, reprendre l'azimut à la boussole et vérifier que l'éclaireur est bien aligné. Le corriger à la voix ou aux gestes : « plus à gauche ! », « stop, c'est bon ! »
- Le groupe rejoint l'éclaireur.
- On recommence depuis la nouvelle position.
Ce qui est critique :
- L'éclaireur doit rester visible. S'il disparaît, on perd le repère et potentiellement un coéquipier. Par visibilité très réduite, raccourcir les segments sans hésiter.
- La contre-visée est non négociable. Sans vérification, les erreurs de cap s'accumulent segment après segment.
- Communiquer avant de commencer : convenir des signaux (sifflet, bâtons levés, voix). Dans le brouillard, les sons portent mal et les gestes sont flous.
- Sur glacier : l'éclaireur reste encordé. Toujours.
Au Polset, nous l'avons répétée 4 à 5 fois sur environ 800 mètres. C'est lent, c'est méthodique, et c'est exactement ce qu'il faut.
Et quand la visibilité tombe à moins de 10 mètres, au point qu'on ne peut même plus voir l'éclaireur, la technique ne fonctionne plus. Dans ce cas, on s'arrête. On se regroupe, on s'abrite du vent si possible, et on attend une amélioration. Progresser à l'aveugle total sur un glacier, c'est jouer à la roulette russe avec les crevasses.
La main courante de relief
Une main courante, c'est un élément linéaire du terrain qu'on peut suivre sans le voir, en le sentant sous les pieds ou en l'identifiant autrement :
- Une crête : le terrain descend des deux côtés.
- Un thalweg (fond de combe) : le terrain monte des deux côtés.
- Une rupture de pente : changement d'inclinaison perceptible sous les skis/le split.
- Un cours d'eau : audible dans le brouillard.
- Une lisière de forêt : repère visuel et tactile, même par faible visibilité.
C'est souvent la première chose à chercher quand la visibilité tombe. Si un élément linéaire mène dans la bonne direction, suivez-le. C'est plus simple et plus fiable que la boussole.
L'erreur volontaire
Technique contre-intuitive mais redoutablement efficace. Quand on vise un point situé sur un élément linéaire (un col sur une crête, un refuge au bord d'un torrent), on décale volontairement l'azimut d'un côté. 5° à 10° suffisent.
Pourquoi ? Si on vise droit et qu'on atteint l'élément linéaire sans voir le point, on ne sait pas s'il est à gauche ou à droite. En décalant exprès, on lève l'ambiguïté.
Exemple : on cherche un refuge au bord d'un torrent. On décale l'azimut de 10° vers la gauche. Quand on atteint le torrent, on sait avec certitude que le refuge est à droite. Il suffit de longer le torrent.
C'est simple, ça ne coûte rien, et ça transforme un « on est où ??? » en un « c'est par là ».
La marche à niveau constant
Quand on doit suivre une altitude précise (contourner un obstacle, rejoindre un col coté, longer un versant), l'altimètre devient le guide :
- Noter l'altitude cible.
- Progresser en corrigeant en permanence : si l'altimètre monte, redescendre légèrement ; s'il descend, remonter.
C'est l'équivalent de suivre une courbe de niveau sur la carte, sauf qu'on le fait à l'aveugle, avec l'altimètre comme seul indicateur. Particulièrement utile en traversée de versant ou pour rejoindre un col dont on connaît l'altitude exacte.
Attention à la dérive barométrique : par temps instable (typiquement les conditions de jour blanc), la pression atmosphérique varie et fausse l'altimètre. Il faut le recaler dès qu'on passe un point d'altitude connue : un col coté, un lac, un croisement de chemins identifiable sur la carte.
Avant la sortie : le plan de marche
La meilleure orientation en jour blanc se prépare la veille, au chaud, sur la carte. Pas sur le glacier avec les doigts gelés.
Préparer un plan de marche par tronçon
Pour chaque section de l'itinéraire, noter :
| Élément | Exemple (Polset) |
|---|---|
| Départ | Sommet (3 501 m) |
| Arrivée | Col de Gébroulaz (3 154 m) |
| Azimut | 285° |
| Distance | 800 m |
| Dénivelée | -347 m |
| Temps estimé | 20 min |
| Vigilance | Crevasses rive droite |
Avec ce tableau en poche, même en visibilité nulle, on sait quelle direction prendre, combien de temps ça doit durer, et quand s'inquiéter si on n'a pas atteint le point suivant.
Astuce : le comptage de pas. En jour blanc, impossible d'estimer les distances visuellement. Le comptage de doubles pas est un complément précieux au chronomètre : sur neige damée à plat, compter environ 60 à 70 doubles pas pour 100 mètres (davantage en neige profonde ou en pente). Calibrez votre propre foulée par beau temps pour avoir un chiffre fiable le jour où vous en aurez besoin.
Points de passage et zones à éviter
Repérer sur la carte :
- Les points de passage obligés : cols, jonctions de crêtes, changements de pente caractéristiques.
- Les zones à éviter absolument : barres rocheuses, zones crevassées, pentes avalancheuses.
- Les points de décision : les endroits où l'on choisit entre continuer ou renoncer.
Barrières horaires
Fixer des heures limites pour chaque étape. Si le point n'est pas atteint à l'heure dite, on déclenche le plan B : demi-tour, itinéraire de repli, ou attente d'une éclaircie. Pas de négociation sur le moment, c'est décidé à l'avance.
Cartographier les vigilances
Pour aller plus loin dans la préparation, le concept de cartographie des vigilances développé par Paulo Grobel permet de structurer visuellement sur la carte les zones à risque, les points de décision et les échappatoires. Si le sujet vous intéresse, n'hésitez pas à nous le dire : on pourra y consacrer un article dédié.
Préparer le GPS
- Charger la trace complète et les itinéraires de repli.
- Marquer les waypoints critiques : cols, refuges, zones dangereuses, points de regroupement.
- Vérifier le paramétrage : WGS 84, format de coordonnées compatible avec la carte.
Gérer le groupe dans le brouillard
Rester groupés, toujours
- Chaque membre doit voir celui qui le précède. Pas d'exception.
- Comptage régulier, surtout après les passages techniques.
- En cas de doute, regroupement immédiat avant de continuer.
Communiquer
- Sifflet : trois coups = regroupement. Tout le monde en a un, pas au fond du sac.
- Voix : rester à portée en permanence.
- Talkies-walkies : un vrai plus en groupe de plus de 4, ou sur glacier quand l'éclaireur s'éloigne pour la visée/contre-visée.
Savoir renoncer
En jour blanc, le facteur humain pèse plus que tout : fatigue, stress, froid, pression du groupe pour continuer. La méthode 3×3 de Munter aide à structurer la décision en croisant conditions, terrain et facteur humain à chaque échelle (préparation, sur le terrain, au moment clé).
Mais le message le plus important est simple : un sommet raté se retente. Une erreur de navigation sur un glacier, non.
Les pièges à éviter
Cinq certitudes qui mènent droit dans le mur :
- « Le GPS suffit » : il ne donne pas de cap fiable à faible vitesse, perd le signal en fond de combe, et tombe en panne de batterie au pire moment.
- « Je connais le coin » : en jour blanc, les repères visuels habituels n'existent plus. La mémoire du terrain ne remplace pas la carte et la boussole.
- « On suit nos traces de montée » : le vent et la neige fraîche les effacent en minutes.
- « On descend, on finira bien par arriver quelque part » : oui, dans une barre rocheuse ou une crevasse.
- « Il suffit de suivre la pente » : la pente change de direction. Sans repère, on la suit dans le mauvais sens sans s'en rendre compte.
Ce que le Polset m'a appris
Trois leçons qui me restent de ce jour de mai 2021 sur le glacier de Gébroulaz :
Se former avant d'en avoir besoin. Le jour blanc ne prévient pas. Si on ne maîtrise pas les techniques au moment où le brouillard tombe, il est trop tard pour apprendre.
La pratique fait tout. En formation CO2, on répète la visée/contre-visée dans un pré. Ça paraît fastidieux. Mais le jour où on le fait pour de vrai, sur un glacier, dans le stress, c'est cette répétition qui permet d'agir calmement. Depuis cette sortie, on s'amuse à ressortir la boussole et à pratiquer ces techniques même par beau temps, quand on n'en a pas besoin. C'est le seul moyen de les garder affûtées pour le jour où elles comptent vraiment.
Le collectif est une force. Seul, la visée/contre-visée est impossible. À deux, c'est tendu. À quatre ou cinq, chacun a un rôle, la technique tourne, et on avance.
S'il y a un investissement à faire pour votre sécurité en montagne, au-delà du DVA/pelle/sonde, c'est une formation d'orientation.
Où se former ?
- FFCAM (Club Alpin Français) : les formations Cartographie et Orientation niveau 1 et 2 (CO1/CO2) sont accessibles, complètes, et encadrées par des bénévoles expérimentés. C'est là que j'ai appris, et c'est ce qui nous a sortis du glacier. Le meilleur rapport qualité/prix.
- Guides de haute montagne : beaucoup de guides proposent des stages orientation/navigation en contexte alpin. Plus cher, mais l'encadrement est professionnel et le contenu adapté à votre niveau. Cherchez sur le site du SNGM ou demandez à votre bureau des guides local.
- FFRandonnée : les comités départementaux et clubs affiliés proposent des stages d'orientation, souvent orientés rando estivale mais les fondamentaux sont les mêmes.
- Course d'orientation (FFCO) : les clubs de CO sont une excellente école de lecture de carte et de navigation rapide. Le contexte est sportif (forêt, pas haute montagne), mais les compétences sont directement transférables.
La descente en neige fraîche qui a suivi notre navigation au Polset était excellente. Mais le vrai plaisir, c'était de savoir exactement où on était.



