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Sécurité

Gratuité des secours en montagne : Mountain Wilderness monte au créneau

9 min de lecture

Le 11 février 2026, la Cour des comptes a remis au Sénat une communication sur le secours en montagne. Le rapport pose une question dérangeante : la gratuité doit-elle rester la règle ? Plusieurs scénarios de facturation, partielle ou totale, sont mis sur la table à horizon 2028. Mountain Wilderness France a réagi vite, et défend le maintien d'un secours public, gratuit, accessible à toutes et tous.

Le débat n'a rien d'abstrait pour qui pratique le backcountry. Quand on sort des zones balisées, savoir qu'on peut composer le 112 sans hésiter change tout dans la gestion d'une situation qui dérape.

Ce que dit la Cour des comptes

Le rapport s'appuie sur des chiffres précis. Le dispositif mobilise environ 1 093 agents spécialisés dans 19 départements de montagne : gendarmes du PGHM, CRS Montagne, sapeurs-pompiers (SDIS), médecins du SAMU, équipages héliportés. En 2024, ils ont réalisé 9 910 interventions, secouru 9 835 personnes, déploré 266 décès.

Côté budget, la note grimpe :

  • coût total estimé à 110 millions d'euros en 2024
  • coût moyen par intervention de 10 780 €, contre 8 600 € en 2012 (+55 %)
  • nombre d'interventions en hausse de 44 % en dix ans
  • 27 hélicoptères, 6 000 heures de vol annuelles, et un coût héliporté qui a bondi de 141 % depuis 2012
  • l'aérien représente 43 % des dépenses

Sur cette base, la Cour propose plusieurs pistes. Regrouper PGHM, CRS et pompiers, ce qui pourrait économiser une dizaine de millions par an. Renforcer la prévention. Et surtout, ouvrir la porte à une facturation : pour les imprudents, les comportements à risque, les pratiquants étrangers, ou de manière plus générale comme dans plusieurs pays voisins. Échéance fixée : 2028.

La réponse de Mountain Wilderness

Sur son site, Mountain Wilderness France réaffirme son attachement à la gratuité comme principe de solidarité nationale. L'association rappelle un point souvent oublié dans le débat : les secours d'urgence en plaine (pompiers, SAMU) sont eux aussi gratuits. Faire payer le secours en montagne reviendrait à créer une exception qui ne tient ni juridiquement, ni moralement.

Sa présidente Fiona Mille résume la position :

« Loin de faire des économies, la fin de la gratuité des secours en montagne est une vraie menace à la solidarité nationale et à l'accès à la nature. Plutôt que de privatiser encore nos services publics, garantissons un secours de qualité pour toutes et tous. Et si les pratiques montagne sont à la hausse, misons plutôt sur la sensibilisation et la prévention. »

Le secours sauve des vies. Il ne sanctionne pas un comportement.

Pourquoi la gratuité, c'est plus qu'une question d'argent

L'argument central, c'est l'hésitation. Quand on sait que l'appel ne coûtera rien, on appelle vite. Pour un partenaire qui semble juste sonné après une chute. Pour un début d'hypothermie. Quand on n'est pas sûr.

Si le coût entre dans l'équation, et 10 000 € en moyenne, ça pèse, le réflexe change. On hésite. On attend de voir. On essaie d'évacuer soi-même. Et on perd les minutes qui font la différence. En cas de traumatisme grave, d'hémorragie ou d'hypothermie, ces minutes pèsent lourd dans le pronostic.

Pour un splitboardeur en backcountry, c'est encore plus vrai. On est souvent loin, parfois seul ou en petit groupe, sans relais possible si la situation se dégrade. La gratuité, c'est ce qui rend possible une décision rationnelle dans l'urgence : appeler, tout de suite, sans calculer.

Un précédent connu : l'article 54 de 2002

Ce n'est pas la première fois que la gratuité est attaquée. La loi montagne de 1985 avait déjà ouvert une brèche en autorisant les communes à facturer les secours liés à des activités sportives. Le décret de 1987 avait restreint ça au ski alpin et au ski de fond, sur les domaines exploités.

L'article 54 de la loi du 27 février 2002 sur la démocratie de proximité a élargi la possibilité à toute activité sportive ou de loisir. Mountain Wilderness s'y était opposée à l'époque. Concrètement, sur les domaines skiables, les secours sur piste sont aujourd'hui assurés par des opérateurs privés (les pisteurs-secouristes), et facturés. Pour le hors-piste accessible mécaniquement, la facture tourne autour de 630 à 700 €. Au-dessus, en haute montagne et en backcountry, le secours public reste gratuit.

Le risque pointé par Mountain Wilderness, c'est qu'une nouvelle étape franchisse cette frontière. Et qu'à terme, la logique économique remplace la logique de solidarité partout.

Le système à deux vitesses, ce n'est pas une vue de l'esprit

L'argument le plus concret contre la facturation, c'est l'inégalité territoriale. Les opérateurs privés interviennent là où c'est rentable : pistes, bas de station, zones accessibles. Ils ne montent pas une équipe pour un secours à 2h du matin dans un couloir engagé, en face nord, à la frontale.

C'est précisément ce que font le PGHM et les CRS Montagne. Ils interviennent partout, à toute heure, dans des conditions où aucune logique commerciale ne tient. C'est ça, un service public.

Introduire la facturation, même partielle, c'est ouvrir la porte à un système où certaines interventions deviennent prioritaires (les rentables) et d'autres secondaires. Autrement dit : abandonner progressivement les zones isolées, les secours nocturnes, les opérations longues. Tout ce qui fait la valeur du modèle français actuel.

Comment ça se passe ailleurs

La Cour cite plusieurs modèles étrangers. Ils valent un détour.

Suisse. Le sauvetage est globalement payant. La REGA, garde aérienne suisse de sauvetage, facture environ 4 500 CHF pour une intervention héliportée de 90 minutes, soit autour de 100 CHF la minute de vol. L'assurance maladie de base couvre 50 % des frais, plafonnés à 5 000 CHF par an. Au-dessus, ce sont les complémentaires ou le statut de donateur REGA (40 CHF par an) qui prennent le relais. Le système marche, mais il s'appuie sur une culture assurantielle généralisée que la France n'a pas.

Italie. En Vallée d'Aoste et au Piémont, le secours reste gratuit sauf en cas d'imprudence avérée ou de violation d'interdictions (zone fermée, météo défavorable signalée, équipement inadapté). Sur le papier, ça paraît équilibré. En pratique, ça pose une vraie question : qui décide de ce qui relève de l'imprudence ? Une sortie au risque 4, c'est de l'imprudence ? Et si on est expérimenté, en groupe, avec un guide ?

Autriche. Système mixte selon les Länder, avec une place importante donnée à l'assurance privée. L'Alpenverein, le club alpin autrichien, inclut une couverture secours dans la cotisation. C'est l'option la plus proche du modèle suisse.

Aucun de ces systèmes n'est directement transposable. Aucun n'a démontré qu'il améliorait la sécurité non plus. Plusieurs études suisses pointent au contraire un phénomène de renoncement à appeler chez les pratiquants peu ou pas assurés.

Pourquoi ce débat concerne particulièrement les splitboardeurs

Le splitboard, par définition, sort du domaine sécurisé. On part chercher la pente qu'on ne trouve pas en station. On part tôt, on rentre parfois tard, on évolue dans des terrains où un secours, quand il devient nécessaire, est rarement simple ni court.

Trois raisons concrètes pour lesquelles le sujet pèse plus pour nous que pour d'autres.

D'abord, on est statistiquement plus exposés. Avalanches, chutes en couloir, blessures en descente engagée : les motifs d'intervention en backcountry sont nombreux. La saison 2025-2026 l'a rappelé brutalement.

Ensuite, nos sorties se font précisément dans les zones les moins rentables pour un opérateur privé. Personne ne va monter une station privée de secours dans les Aravis sauvages ou sur les hauts de la Haute Maurienne. Si la logique économique gagne, ce sont nos terrains qui trinquent.

Enfin, la prise de décision dépend de la confiance dans le système. Savoir qu'on peut appeler à 23h pour un partenaire mal en point, sans facture à la clé, c'est ce qui permet d'agir vite. Casser cette confiance, c'est mécaniquement augmenter le nombre d'issues fatales évitables.

Ce qu'on peut faire

Le débat est ouvert, il avance. Quelques pistes pour ne pas le subir.

Se couvrir, dans tous les cas. Que la gratuité tienne ou pas, une assurance secours montagne reste un investissement raisonnable. La cotisation FFCAM, à partir d'environ 65 € par an, inclut une assurance secours et rapatriement valable dans le monde entier. Très utile dès qu'on sort du contexte français. La FFME propose une couverture équivalente. Pour les non-licenciés, il existe des assurances dédiées (Mondial Assistance, Europ Assistance, contrats spécifiques montagne). Avant chaque saison, vérifier ce que couvre vraiment votre assurance habitation ou votre carte bancaire. C'est souvent moins que ce qu'on imagine.

Soutenir les associations qui portent le sujet. Mountain Wilderness France défend ce dossier depuis 2002. Splitboard France fédère la communauté francophone et peut relayer les positions. Adhérer, c'est donner du poids à ces voix.

Miser sur la prévention. L'argument de la Cour sur l'augmentation des interventions est réel. La bonne réponse, c'est de faire baisser les accidents, pas de faire payer les secourus. Ça passe par la formation (l'ANENA propose des journées sécu gratuites), la lecture sérieuse du BERA, des outils comme Skitourenguru, et l'application de méthodes de décision comme la 3x3 de Munter. Plus on est nombreux à pratiquer mieux, moins le système est sollicité.

Ne pas confondre les deux débats. La Cour mélange deux choses qui mériteraient d'être traitées séparément : le coût du dispositif, qui peut effectivement être optimisé (regrouper PGHM, CRS et pompiers, c'est une vraie piste), et le financement par l'usager. Les deux ne sont pas liés. On peut très bien rationaliser l'organisation sans toucher au principe de gratuité.

Ma position

Pour ma part, c'est clair : la gratuité du secours en montagne doit être maintenue. Pas par nostalgie, pas par corporatisme, mais parce que c'est un système qui fonctionne, qui sauve des vies, et qui repose sur une logique de solidarité dont on ne mesure la valeur que le jour où on en a besoin.

Mettre l'argent dans l'équation de l'appel au secours, c'est introduire une variable qui n'a rien à faire là. Le PGHM, les CRS Montagne, les pompiers et les pilotes d'hélico ne demandent pas la carte bancaire avant de décoller. Ils interviennent. C'est ce qu'on attend d'un service public en montagne, et c'est ce qu'il faut défendre.

La saison touche à sa fin, la prochaine arrive vite. D'ici là, l'arbitrage politique sur la facturation va se jouer. C'est le moment d'en parler. Autour de soi, dans les clubs, sur les réseaux. Le débat n'est pas technique, il est politique. Et les premiers concernés, ce sont les pratiquants qui auront besoin, un jour, dans la pente, de savoir qu'ils peuvent appeler sans calculer.

Sources

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